Pages blanches, taches d'encre et réflexions d'un idéaliste

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dimanche 22 juin 2008

Indiana Jones a ses fans !

Vendredi 30 mai 2008
Hier, l'Arsh (bâtiment Art et Sciences Humaines) était en ébullition. A 16h, élèves de deuxième et troisième année attendaient avec plus ou moins d'impatience leurs résultats. Dans le lot, moi-même.
Je connaissais la note de mon écrit d'histoire moderne depuis deux semaines, le suspense ne concernait plus tant mon admission en L3 que ma moyenne annuelle.
Finalement, j'ai eu ma note, mais avec la mention DEF, défaillant. La raison en est simple : je n'ai pas encore effectué le stage nécessaire pour valider ma deuxième année.
Or, je vais effectuer ce stage dans une petite église, à Moirans (38), en participant à la fouille archéologique qui s'y tient. A cette occasion, et pour partager mon saut dans le passé, je vais tenir un petit journal de fouille. Chaque jour, quelques lignes, sur le quotidien d'une fouille.
Cependant, n'ayant pas le net actuellement, le tout sera seulement posté à la fin du stage, en un seul message. Afin que ce ne soit pas trop lourd et long à lire, je vais me limiter en volume.

Lundi 2 juin 2008
Ereinté, au sens propre.
Je sors de ma première journée de fouille. Au programme, découverte de l'église et de l'équipe. Nous ne sommes en fait que 5 : l'archéologue en charge de la fouille, deux étudiants qui étaient avec moi en UE d'archéologie médiévale, et une autre étudiante.
Les fouilles, depuis 2001, occupent le choeur et une partie de la nef, et ont permis la découverte de nombreuses sépultures sous l'église. Actuellement, nous fouillons des vestiges du 12ème siècle. Etre courbé toute la journée à gratter minutieusement des couches de terre est extrêmement fatiguant, surtout qu'il faut faire attention à ne pas abimer le « matériau archéologique ». En revanche, les découvertes sont autant de gratifiants succès : des ossements de petits animaux, un tesson de verre, un élément de colonne qui sort de terre, et surtout la sensation de participer à une oeuvre scientifique.
Une bonne journée mais les trois semaines qui viennent vont être dures !

Mardi 3 juin 2008
Deuxième jour, et nous continuons à « déposer » la couche de la journée précédente. Travail qui demande à la fois précision et patience. Une fois la couche déblayée (ici la 7024 : couche 24 du secteur 7). Il faut modéliser l'U.S. (unité stratigraphique) sur papier millimétré. L'archéologue s'en charge, mais nous l'assistons dans la prise des mesures. Il y a au sol un carroyage (quadrillage). Avec un mètre et un fil à plomb, nous mesurons les distances entre des points de référence et le quadrillage pour ensuite les reporter. A l'aide d'une lunette de chantier, nous relevons aussi l'altitude de ces points. L'ensemble de ces données permet d'établir un profil du niveau déblayé. M éthode artisanale mais dont l'avantage est certain : ça ne coute quasiment rien en matériel !

Mercredi 4 juin 2008
Il s'avère que la couche de la veille est en fait un sol de terre argileuse qui a été creusé, probablement pour y inhumer des corps. D'ailleurs, des traces de cercueils (clous en position) et des squelettes y ont été trouvés à l'occaion des précédentes fouilles. Le sol que nous déblayons garde l'empreinte des ces fosses. Je trouve un tesson de céramique vraisemblablement du XIIème ou du XIIIème s.
En fin d'après midi, j'attaque le démontage d'un sol en mortier. Rapidement, je suis entouré d'un nuage de poussière volatile. Obligé de travailler avec un masque, je fais apparaître un mur maçonné. Devant, une couche très friable que nous commençons à creuser avec mon camarade de la fac. Les choses se compliquent, quelque centimètres plus bas, une nouvelle unité. Il faut s'arrêter, nettoyer, mesurer. Mon atmosphère saturée de chaux en poussière, je suffoque une bonne partie de la journée.

Jeudi 5 juin 2008
La journée commence par les relevés que nous n'avons pas pu effectuer la veille, nous continuons à déblayer. Une couche argileuse assez dense, recouvre un agrégat de mortier, de sable et de terre sèche et friable. Il faut être très minutieux pour ne pas tout faire tomber et perdre ainsi des données potentiellement précieuses. Derrière nous, des visiteurs lancent des regards à la fois curieux et intrigués, excités même quand j'ai sorti un petit morceau de verre de la terre. Verre qui dans l'absolu n'a aucun intérêt.
Après les relevés, nous déblayons la couche friable. Elle laisse apparaitre une empreinte de poutre, et des traces évidentes de destruction d'une partie du mur. Ce dernier repose sur une fondation bien plus large, très évidentre une fois l'ensemble nettoyé (des seaux de poussière !). Nous ne comprenons pas vraiment les raisons de ces traces évidentes de maçonnerie.
Non loin, les deux autres étudiantes ont mis à jour un four. Ce qui lundi apparaissait comme un simple foyer, a en réalité une forme ellipsoidale d'au moins 150cm sur 100cm. Peut-être de quoi fondre des cloches, à suivre...

Vendredi 6 juin 2008
D'un côté, la prise de mesures ; de l'autre la fouille, et ses aléas. La matinée fut longue. Le prise des mesures est laborieuse mais nécessaire, et le relevé pierre à pierre du mur dégagé la veille a pris une bonne partie de notre matinée.
La fouille a repris dans un angle, et ce qui aurait du être une simple une simple unité stratigraphique composé de mortier et de pierres s'est avéré être le remblai d'un trou insoupçonné ! Dans l'après-midi, nous avons commencé à dégager une couche d'argile assez dense dont la datation est difficile. La découverte de fragments de céramique permet d'estimer un peu mieux l'age de la couche et d'obtenir une chronologie relative... Qu'est ce qui distingue un morceau de terre cuite d'un autre morceau de terre cuite ? Pas grand chose. En revanche, un des morceaux de céramique dispose d'une glaçure au plomb, ça c'est déjà plus rare et c'est la petite découverte de la journée qui fait plaisir. Accessoirement, selon l'archéologue, ça confirme que la couche de terre serait antérieure au XIIIème. Cette unité est profonde. Pourquoi lors d'une rénovation au XIIIème les constructeurs auraient-ils creusé si loin ? La question reste posée et la couche d'argile importante, nous avons du travail pour la semaine prochaine...

Lundi 9 juin 2008
La stratigraphie est un magnifique principe : les couches de terrain les plus profondes sont les plus anciennes. En lisant la succession de ces couches de terrain, il est possible de retracer l'histoire et la chronologie d'un site.
Dans les faits, c'est une grande prise de tête, les couches se mêlent et s'emmêlent. Après avoir passé une bonne partie de la journée à déposer une couche argileuse avec mon camarade de fouille. Nous nous sommes rendus compte que notre couche extrêmement mal définie, était en fait cachée sous une autre que nous n'avions pas encore fouillée. Laissant en plan l'argile qui nous agaçait depuis un bon moment (compact, très long à la truelle), nous avons attaqué une couche de terre mêlée de cailloux : du remblai. Dans celle-ci, sans vraiment savoir à quelle période elle se rattachait, nous avons trouvé un fond de poterie gallo-romaine et un fragment, un rebord de céramique grise vraisemblablement du Xième. Journée laborieuse, mais qui a donc fini sur des petites découvertes gratifiantes !

Mardi 10 juin 2008
Une autre étudiante d'histoire est venue renforcer les rangs ! Les anthropologues ont laissé en souvenir de leur dernière visite des empreintes de cercueil. Nous y relevons des clous, mais, mal creusées, ces fosses laissent apparaître de fines banquettes de sédiments qu'il nous faut creuser. Si la fouille est rapide, les relevés sont longs : photos, dessin en plan et mesures en altitude. La précision scientifique ralentit notre progression et il faut se ronger les ongles. L'excitation est forte quand on sait que nous approchons des niveaux antérieurs au 12ème. La reprise des fouilles dans une banquette de terre argileuse permet la mise à jour d'un tesson de sigillée (Ier et IIème s. après J.C.), et une pépite d'un métal qui semble être de l'or !

Mercredi 11 juin 2008
Nous avons entamé la fouille au pied d'un mur, sur le côté nord du choeur. Sous une fondation et un mur du XIIème (deuxième moitié du siècle), nous avons découvert les vestiges d'une maçonnerie du XIIème (première moitié du s.), daté d'avant l'agrandissement de l'église. La courbure du mur laisse penser à une abside de taille assez faible.
Devant ce mur, ce qui semblait être une simple dalle de pierre est en fait d'une taille impressionnante. Près de 2m de long sur 1m de large ! Ce bloc jure avec le reste de l'édifice et surtout avec les constructions de la période. Que fait-il là ?
Vivement demain afin de continuer à le dégager : nous ne savons pas quelle est sa hauteur !

Jeudi 12 juin 2008
Toute l'équipe s'est réunie aujourd'hui, pour finir de dégager la dalle. Elle fait plus de 20 cm d'épaisseur. La taille de ce bloc laisse penser à une réutilisation d'époque gallo-romaine. D'autant qu'il n'y a pas dans les alentours de Moirans de carrière dont il aurait pu provenir. En ligne, dégageant la terre seau après seau à une vitesse jamais atteinte depuis le début du stage. Nous progressons vite. Au pied de la dalle une maçonnerie apparaît. Puis, d'un seul bloc, cette maçonnerie s'avère être un sarcophage, hélas ouvert. Nous l'avons vidé du remblai qui le remplissait, pas de relique, mais un morceau de fil d'or, dernier reste d'un vêtement brodé, la base d'une statuette qui laisse apparaître deux pieds. En fait, nous avons suivi le même chemin que les videurs/pilleurs du 13ème ou du 14ème s. Nous n'avons que 700 ans de retard, quel dommage...

Vendredi 13 juin 2008
Courte phrase pour longue journée : les grands travaux d'hier ont tant transformé le terrain que la journée entière a été consacrée aux relevés et aux mesures...
Si abside du début du XII ème il y a, alors elle est décentrée par rapport au reste de l'église.

Lundi 16 juin 2008
Nous continuons dans le choeur. Arrêté par une couche de mortier. Celle-ci n'est étonnement présente que sur une moitié de mur. Le mortier s'appuie sur un trou de poteau. Afin de comprendre la fonction de cette base maçonnée. Nous l'attaquons à la masse et au burin. Je suis bien content d'être un gaucher polyvalent, ce qui me permet d'alterner main gauche main droite et donc de buriner en me fatiguant moins. Après avoir dégagé laborieusement un gros morceau, nous nous rendons compte que le mortier est en fait une fondation, coulée en tranchée, et qu'en dessous d'une fine couche de chaux sur le dessus, il y a de nombreuses pierres en dessous. Ce soir, les muscles des bras tirent un peu plus que d'habitude .

Mardi 17 juin 2008
Après réflexion et analyse du sarcophage : Celui-ci doit être un élément de remploi. La présence au fond d'une maçonnerie qui rétrécit la sépulture laisse penser à un reliquaire avec une fondation d'autel (Pour être consacré, il est d'usage qu'il y ait des reliques sous l'autel). Au 14ème s. , comme dans de nombreuses églises, les reliques ont été déplacées, ce qui expliquerait notre creusement.
Nous attaquons la fouille d'une banquette d'argile dense. La progression est lente, en revanche on y trouve un beau tesson de sigillée et un morceau de fil d'or, le troisième : bientôt, nous pourrons tisser une écharpe pour l'hiver prochain !

Mercredi 18 juin 2008
Nous avons passé la journée à fouiller la banquette argileuse entamée la veille. Désespérés de ne pas y trouver grand chose, nous sommes tombes sur une épitaphe mérovingienne... Un morceau en tout cas : Sur deux lignes, les lettres IUX et RIA. Il est dommage de ne pas en savoir plus mais cela reste un élément précieux pour la datation de la couche que nous fouillons, et, c'est déjà la septième épitaphe ou fragment d'épitaphe trouvée dans l'église depuis le début des fouilles. Notre banquette semble ne pas avoir été entamée depuis le XII ème, chose rare au sein de ce choeur retourné à de multiples reprises par des creusements indélicats qui ont marqué les sols.

Jeudi 19 juin 2008
Changement. Nos deux équipes échangent leurs secteurs de fouille. D'un côté une couche argileuse usante, de l'autres des couches aléatoires dans une partie de l'église sombre et renfermée. Cela fait du bien à tout le monde de varier, même si la fin de la journée a été longue. Mains endolories par les coups de truelle dans la pierre et j'ai un doigt qui s'entête à s'enfoncer profondément dans la moindre arête de pierre. L'avant dernier jour de fouille se termine avec des découvertes assez peu nombreuses mais qui permettent d'estimer que la couche fouillée est antérieure au 12ème.


Vendredi 20 juin 2008
Dernier jour, et reprise du travail de la veille Ce n'est pas franchement passinnant : argile compacte, peu de céramique. En revanche, pour compenser, nous trouvons des machoires porcines... Je ne sais pas trop ce qu'il se passait dans cette église, mais on y faisait à coup sûr bonne chair.
Le foyer dont j'ai parlé précédemment (dans le secteur 4) s'avère être... En fait, nous ne savons pas ce que c'est. Plus d'1m de profondeur, plus de 2m de diamètre, et des bords pas franchement définis. Accessoirement, ces bords ne sont pas du tout brûlés ce qui élimine l'hypothèse du four.Au fond, il y avait un bloc de tuf, dont la présence est une autre interrogation. Dans le choeur, un chaos de pierre et de maçonnerie apparaît. Cette dernière journée se termine en plein suspense. Quoi ? Le stage est déjà finit ? Dommage...

Merci à l'archéologue qui nous a encadré, un personnage, un vrai, mélange de Pr Tournesol et d'Henry Jones (le père d'Indy). Un passionné qui exerce une profession souvent dépréciée.

3 commentaires:

Benj a dit…

Intéressant :). La longueur de l'article m'a d'abord fait peur, mais finalement tu aurais même pu développer un peu plus, ça n'aurait pas été indigeste.

Un truc que je ne comprends pas, c'est pourquoi en creusant on remonte le temps ? Les lieux habités gagnent-ils systématiquement en hauteur au fil des siècles, du fait des remblais successifs ? Le soucis de la déconstruction des sites n'était donc pas une préoccupation majeure des entreprises de génie civil de l'époque...

S'krib a dit…

La conception actuelle veut que l'on fasse le ménage avant de débuter les travaux. Ca ne marche que parce que nous avons les moyens techniques de détruire et d'évacuer des gravats en quantité.

A main d'homme, c'est un travail beaucoup plus laborieux, ce qui explique que la plupart des travaux se font en réutilisant les anciennes bases : les diverses modification qui ont eu lieu dans l'église s'appuie toujours sur les piles des colonnes les plus anciennes.
On réutilise donc, et on ne creuse pas non plus. Or l'occupation humaine a tendance a laisser quelques marques : restes de nourriture comme des os d'animaux, traces d'occupation (épandage de charbon, sol argile, mortier...). Effectivement, avec le temps, le sol gagne en hauteur, on remblai, on cache les traces d'occupation précédente: Première fondations solides, XIIeme s. Agrandissement de l'église fin du XIIème sur les précédentes fondations. Modifications d'importance au XIVème sur les constructions du XIIeme etc...

Il n'y a pas véritablement de déconstruction, il y a soit destruction, soit abandon. L'homme est fainéant et ne se fatigue donc pas à reconstruire ce que d'autres ont fait avant lui

Anonyme a dit…

specialise en deconstruction
il est vrai que mal aux mains tu as quand tu casse a la masse une vielle batisse alors tu recontruit par dessu quand tu peux §§
si tu peux pas empoule tu auras
ouioui